Non, les libraires ne sont pas des boutiquiers rétrogrades, incultes et âpres au gain !
le 30-01-2008 16:20

Sections : Libraires et Librairies,


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Image Dix jours après l'article de Thierry Wolton , c'est par un article du Monde du 29 janvier, intitulé Des contrevérités sur la librairie  qu' Antoine Gallimard, PDG des Editions Gallimard, hausse le ton et désire "rétablir quelques vérités" .

Dés le début de l'article, Antoine Gallimard (qui est aussi l'auteur d'un rapport sur la librairie indépendante etprésident de l’Association pour le développement de la librairie de création)donne à la fois le ton sur la polémique en cours autour du procès d'Amazon  "Il ne faudrait pas que la tribune contre la librairie publiée dans Le Monde du 19 janvier donne le ton à nos discussions sur l'avenir du livre"   et déclare tout le bien qu'il pense de cette intervention "Il est navrant qu'un "historien" intervienne dans un débat dont il ne maîtrise visiblement pas les enjeux économiques et sociaux ; un historien qui, de surcroît, n'a pas pris le soin de vérifier ses sources, au mépris des règles élémentaires de sa profession." 

 "On s'en amuserait presque, si l'écho donné à ses propos vains et démagogiques ne risquait pas de faire du tort à toute une profession"

Point par point, et tel un  "droit de réponse", c'est avec beaucoup d'humour et une plume acerbe à souhait que l'auteur du rapport sur la librairie indépendante déploie sa vision de la librairie et des libraires "... qui ne sont pas des boutiquiers rétrogrades, incultes et âpres au gain !"



 Voici le texte intégral :

Des contrevérités sur la librairie,

par Antoine Gallimard.

Il ne faudrait pas que la tribune contre la librairie publiée dans Le Monde du 19 janvier donne le ton à nos discussions sur l'avenir du livre. Il est navrant qu'un "historien" intervienne dans un débat dont il ne maîtrise visiblement pas les enjeux économiques et sociaux ; un historien qui, de surcroît, n'a pas pris le soin de vérifier ses sources, au mépris des règles élémentaires de sa profession.


Au prétexte que le port gratuit du livre a été refusé à Amazon par la justice française, l'auteur de cette tribune s'engage dans une douteuse et improbable croisade contre les instances syndicales de la librairie, déclarées responsables d'un jugement prétendument liberticide. Peut-être encore un peu étourdi par trop d'heures passées à surfer sur la Toile, notre polémiste se prend les pieds dans le tapis. On s'en amuserait presque, si l'écho donné à ses propos vains et démagogiques ne risquait pas de faire du tort à toute une profession. Rétablissons donc quelques vérités.

Non, les libraires ne sont pas des boutiquiers rétrogrades, incultes et âpres au gain ! Nous qui sommes quotidiennement à leurs côtés, nous le savons d'expérience. Notre travail d'éditeur ne pourrait trouver d'égal écho sans ces médiateurs de qualité dont dépend le plus souvent la rencontre d'un auteur et de ses lecteurs. Les libraires lisent, cela va sans dire ; nous publions même leurs chroniques sur certains de nos sites. Les librairies occupent une place essentielle dans la vie culturelle des quartiers et des villes ; elles assurent la présence continue (et bien réelle) du livre dans notre environnement quotidien, organisent des rencontres, s'associent aux manifestations culturelles de proximité...

Nous savons que cette présence compte beaucoup, qu'elle mérite qu'on la défende et que l'on s'y tienne. C'est ce maillage territorial qui soutient la diversité de nos catalogues et, ce faisant, la création elle-même. Nous le devons à un dispositif législatif et réglementaire dont les auteurs ont su anticiper des évolutions fâcheuses dans un secteur particulièrement exposé. On dit aujourd'hui que la loi Lang fut la première loi de développement durable. Elle fut, à n'en pas douter, l'acte fondateur de notre vigilance collective. Et nous en vérifions les bienfaits chaque jour.

Les libraires seraient contre Internet ? C'est ignorer, d'une part, que la profession travaille depuis plusieurs années à un grand projet de portail collectif, donnant les moyens aux librairies de quartier de disposer de leur vitrine sur le Web et d'un véritable service de commandes. C'est oublier, d'autre part, les très beaux sites marchands de librairies indépendantes et l'existence d'outils informatiques performants mis au point par la profession depuis plusieurs années pour le meilleur service de la clientèle.

Les libraires ne souffriraient aujourd'hui d'aucune concurrence ? La montée en puissance de la grande distribution, des chaînes et de la librairie en ligne suffit à montrer le contraire. La loi Lang n'a jamais nui à la concurrence ni n'a verrouillé le marché. Des canaux complémentaires à la librairie traditionnelle se sont développés et ont su toucher de nouveaux publics, offrant des services différents. Internet est l'un d'eux ; il y en a d'autres. Nous devons juste veiller collectivement à ce que ce déploiement ne se fasse pas aux dépens de l'offre éditoriale elle-même, dans sa richesse comme dans ses modalités d'accès. D'où ces règles du jeu qui donnent sens à la partie et en soutiennent l'intérêt plutôt qu'elles ne la sclérosent.

Les libraires s'enrichiraient abusivement sur le dos des consommateurs, des auteurs et des éditeurs ? C'est absurde et injuste ; et cela frôle la diffamation. L'auteur de la tribune appuie son argumentation sur une connaissance plus qu'approximative du compte d'exploitation d'un livre. En sophiste pressé de convaincre son auditoire, il oublie de mettre en rapport la remise moyenne accordée au libraire avec le volume global - et donc la valeur réelle - de ses affaires et la rentabilité plus que modeste de son commerce.

Or, à lire la récente étude menée sur la situation économique de la librairie indépendante (SNE/DLL/SLF, 2007), on prend la mesure de cette fragilité, voire de cette précarité : la rentabilité moyenne d'une librairie est de 1,4 % de son chiffre d'affaires. Et il ne s'agit que d'une moyenne : la rentabilité nette moyenne annuelle d'une petite librairie ne dépasse pas 1 800 euros ! De quoi faire fortune, en effet.

De fait, les usages commerciaux mis au point par les acteurs de la filière durant ces dernières décennies (facultés de retour...) n'ont d'autre objet que de préserver, et si possible d'améliorer, les moyens et les conditions d'existence d'un commerce dont le maintien conditionne l'avenir même du livre. C'est cette dialectique qui échappe radicalement à l'auteur.

Le conflit entre Amazon et les libraires sur la gratuité des frais de port doit s'envisager dans cette optique. Il n'y entre nul corporatisme. Mais une seule entorse aux règles du jeu peut avoir des conséquences graves pour nous tous. La vigilance des libraires me semble à cet égard toute justifiée et a été confirmée en première instance par la justice.

Comment peut-on en outre dénoncer comme un abus et un déshonneur le principe de faire payer le juste prix au consommateur ? De même que le livre s'écrit, se conçoit, se fabrique ou se promeut, il se transporte. Et cet acheminement a un coût, directement pris en charge par l'acheteur qui a choisi de l'acquérir en ligne et de le recevoir chez lui. Où est l'abus ? En quoi la liberté du lecteur est-elle mise à mal par cette juste rémunération d'un service rendu ?

Que la stratégie et la puissance commerciale d'Amazon incitent le portail américain à gommer ses frais de port au profit de ses clients peut, économiquement, parfaitement se comprendre ; il se donne ainsi à l'évidence un avantage concurrentiel décisif. Mais, en l'état, cette pratique est reconnue comme illégale et constitue de fait un risque pour toute la chaîne. Ne pas vouloir se faire imposer cela par un acteur du marché ne signifie pas que l'on se ferme à toute discussion. Il y a peut-être une voie à trouver, qui saurait un jour profiter à l'ensemble des acteurs de la vente de livres en France. Privilégions sur ces sujets l'esprit de concertation.

Que l'historien retourne donc à ses études, pour notre plus grand profit. L'autel de son sacrifice ne fera pas d'ombre aux étals de nos librairies !

Antoine Gallimard, PDG des Editions Gallimard

 

ImageBibliofrance.org


Tags : Antoine Gallimard, Libraires, Librairies, Loi Lang
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