Blanc-seing de Bibliofrance : numéro 01
le 21-11-2007 01:00

Sections : Bibliothèques,


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ImageLe Blanc-seing est un film muet belge tourné et scénarisé par Alfred Machin sorti en 1913. C'est aussi un trés beau tableau de René Magritte. En fait, Blanc-seing est un mot masculin :c'est un mandat, une feuille en blanc au bas de laquelle est apposée une signature, et que l’on confie à quelqu’un pour qu’il le remplisse à sa volonté. Par extension, c'est devenu la faculté laissée ou donnée à quelqu’un d'agir, de décider à sa guise... En "terme juridique" , un Blanc seing est un document signé par une personne, sans qu'elle en connaisse le contenu, et donc la portée de son engagement. L'abus de blanc seing est condamné par le code pénal à l'article 407.

Chaque mois, pour ceux que la plume ou le clavier démange, Bibliofrance permettra des blancs-seings aux bibliothécaires ou toutes personnes voulant faire avancer la réflexion sur les thématiques qui nous préoccupent ... Pour novembre, c'est un texte de Bruno David, bibliothécaire à la bibliothèque d'Eaubonne (Val-d'Oise) qui inaugure ce Blanc seing : La conception scatologique de la lecture publique.

 


La conception scatologique de la lecture publique.

Bruno David, novembre 2007 Contact pour réaction hors site : bruno.david@gmail.com

Les remarques qui suivent sont nées de la lecture d’un texte traitant du désherbage [1] . L’auteur y développe un point de vue singulier, en ce sens que la nécessité de procéder régulièrement à l élimination d’une partie des fonds documentaires est envisagée comme fin en-soi, sans lien avec les autres tâches qui définissent ce qu’on appelle la politique documentaire [2] . Réduite à la « gestion des flux » [3] et à la « satisfaction des demandes », l’activité des bibliothèques s’apparente ainsi à une économie de la destruction.

Comment passe-t-on de la pratique raisonnée du désherbage à la doctrine du gaspillage salubre ?

Que signifie ce glissement de sens du point de vue de la conception du métier et de l’identité des bibliothèques ?

Dogmes : les besoins et la collection

D’où vient que les bibliothécaires aient tant de mal à désherber les fonds documentaires ? Du « fétichisme » de la collection, soutient Dominique Lahary. Posons noir sur blanc les sous-entendus du propos : le bibliothécaire nourrirait une relation érotique à un objet (sa collection) qui par nature est dépourvu d érotisme. Sa résistance au désherbage serait donc une perversion (un « fétichisme »). La trouvaille est subtile : la révélation de l’inconscient professionnel (l’investissement libidinal dont la collection est l’objet) n’entend pas seulement tourner en ridicule l’inclination supposée du bibliothécaire à la rétention. En amenant en douceur le patient à la connaissance de soi, elle a aussi une visée thérapeutique : il s’agit de lui faire recouvrer le sens des réalités, à savoir que la purge est saine et nécessaire.

Le propos se veut iconoclaste. Il est juste frivole.

Car aujourd’hui, qui doute de la nécessité de désherber ? A défaut d être pertinent, le diagnostic de Dominique Lahary pourrait donc avoir pour objet d éluder une autre approche du désherbage, bien plus complexe et exigeante que celle qu’il avance.

Je la formule ainsi :

Lorsqu’une collection est bien constituée, qu’elle répond aux deux critères essentiels d’un fonds documentaire (satisfaction des besoins et cohérence interne), comment désherber, sachant qu’il est nécessaire de le faire ? Comment préserver sa richesse tout en la renouvelant ? Il ne s’agit pas ici d écrire un manuel de désherbage mais d’insister sur le fait qu’on ne peut pas concevoir le désherbage en escamotant les deux assises de la collection : satisfaction des besoins et cohérence interne.

Mettre la notion de besoin au cœur de la réflexion sur les pratiques suppose qu’on ait accordé un sens et une place aux œuvres dans l’existence des individus et de la collectivité. Je reprends ce que j’ai dit ailleurs : lorsqu’un bibliothécaire sélectionne un album pour le lire à des enfants, en fonction de ses qualités graphiques, de son approche originale, sensible ou intelligente d’une question que peuvent se poser les enfants, il répond de la manière la plus juste qui soit à ce qu’est un besoin, pris dans sa signification anthropologique, à savoir la nécessité pour tout un chacun de comprendre le monde, parce qu’on ne peut l’habiter et vivre dignement que s’il est compréhensible. De même, si Musil, Gombrowitz ou Masséra sont présents dans les fonds, s’il faut préférer Pierre Legendre à Michel Onfray, Comte et Tocqueville à Comte-Sponville, ce n’est pas pour alimenter les stratégies de distinction de l élite culturelle ou faire de la collection le reflet narcissique du bibliothécaire, mais parce que leurs œuvres permettent d’accéder à une compréhension plus fine de soi, du monde et de soi dans le monde. En d’autres termes, si les besoins doivent être distingués des autres exigences de la vie sociale – et notamment des désirs -, c’est qu’ils expriment une nécessité d’un autre ordre, qui met en cause les enjeux fondamentaux de l’existence des hommes en société : les institutions, les traditions qui encadrent et commandent ma vie et que je n’ai pas choisies sont-elles légitimes ? Pourquoi les guerres ? Comment savoir si je suis libre ou manipulé ? Suis-je normal ? L’oppression et la domination sont-ils dans l’ordre des choses ? Dois-je obéir à mes parents ? Vivre pour travailler ou travailler pour vivre ? etc…

Reformulons l’ensemble : si les besoins ne sont pas exclusifs des « demandes » (celles-ci peuvent les exprimer), les demandes sont par définition ponctuelles. Dans le meilleur des cas, elles pointent un manque ; le plus souvent, elles sont l’expression d’un désir : quête d’agréments [4] . Dans tous les cas, elles ignorent la visée de la collection constituée, sa raison d être. Les besoins ne sont donc pas solubles dans les demandes. Or, c’est bien l‘ambition de fournir aux gens les moyens de leur autonomie, c’est-à-dire les outils d’une compréhension du monde, indispensables pour une participation éclairée, qui disparaît dans la substitution anodine des demandes aux besoins[5] .

Si la satisfaction des besoins tels que définis plus haut constitue la raison première des bibliothèques (et notamment des bibliothèques publiques), la collection – dont Dominique Lahary détruit jusqu à la notion[6] -, sa structuration et ses contenus, passent au premier plan. La notion d’encyclopédisme prend alors tout son sens. La collection encyclopédiquement organisée garantit que le document acquis s’insère dans un tout [7] , dans lequel l œuvre singulière prend sens. En d’autres termes, une collection - c’est-à-dire une bibliothèque - n’est pas un « hangar » où l’on gère à flux tendu une masse informe de documents, mais un ordre. Cet ordre intellectuel tient sa valeur du fait que chaque domaine de l’art et du savoir s’articule sur un ensemble d œuvres de référence, lesquelles permettent de prendre la mesure de la production dans son ensemble et, par conséquent, de faire leur place aux créations contemporaines. Je n’achète pas Brice de Nice parce que « c’est demandé », « c’est nouveau » ou « ça va plaire » mais parce que mon fonds de films de fiction couvre l’histoire du cinéma dans ses différentes aires de production ; que cette histoire est jalonnée de réalisations majeures, à partir desquelles je peux situer ce titre, le comparer, et plus largement mettre en relation les œuvres entre elles. Si je le désherbe, ce n’est pas parce que plus personne ne l’emprunte, ou pour laisser place à de nouvelles nouveautés, mais parce qu’il n’est pas essentiel dans une collection de bonne tenue, comme le sont M le maudit, Mon oncle d’Amérique et la Trilogie de Lucas Belvaux.

Cet ordre de l’excellence, imposé non pas par l’arbitraire du bibliothécaire mais par l’indexation des acquisitions sur les « besoins radicaux » (Marx), vaut pour tous. L’acquéreur s’appuie sur lui pour enrichir et renouveler la collection ; les lecteurs[8] y trouvent de quoi aiguiser leur sensibilité et leur jugement – ce qui fait de la bibliothèque publique un lieu sans équivalent. Tous les lecteurs, y compris ceux (ils constituent la majorité) qui ignorent les ressources que contient la bibliothèque ou s’en moquent ou ne s’en sentent pas dignes ou ne sacrifient qu à leur monomanie. La présence dans la collection d’une littérature que je ne lirai jamais, parce qu’elle est « difficile », parce que je la crois destinée à une élite de la pensée ou parce que je ne lis que des romans noirs (ou sentimentaux, ou de science fiction) ; ces livres « inutiles » donc, qui « nuisent » parce qu’ils « restent là » et « encombrent », témoignent pourtant de la diversité des contenus et des formes ; ils sont le signe tangible que l’univers de la création ne se limite pas au cadre étriqué de mes choix esthétiques ; ils me donnent ainsi la possibilité – moi qui ne cesse de me chercher dans des lectures exclusives et compulsives – d’aller voir ailleurs, dans d’autres imaginaires littéraires, si j’y suis.

On peut bien sûr renoncer à tout cela. C’est précisément ce que prêche avec constance et opiniâtreté le discours modernisateur, dont le texte de Dominique Lahary met involontairement en évidence certains présupposés.

Fonction de l’excrétion dans le discours modernisateur

Soit ce constat banal : lorsqu’on aborde une étude consacrée à la lecture publique, on n’y trouve pas seulement exposés des représentations de la bibliothèque mais encore un imaginaire social qui les inspire et les étaie. Aussi, lorsque le discours modernisateur nous parle de la bibliothèque, il nous dit sa vision du monde, sa conception de la réalité. Et selon lui, qu’est-ce que la réalité ? Le « flux », l’ « éphémère », ce qui est « en sursis ». Nous sommes dans un monde évanescent, d’où le sens est absent - ou plutôt s épuise dans le présent. Puisque le monde n’a pas de sens, il est vain de vouloir lui en chercher un. Mieux vaut se soumettre à ce que prescrit la réalité conformément à son essence : le renouvèlement incessant et sans autre fin que lui-même des objets et des formes, ce que Dominique Lahary appelle la « logique du packaging » – une expression dont la vérité échappe à son auteur[9] . C’est dans ce contexte intellectuel que se précisent les contours de l’imaginaire scatologique.

Dans cette « logique » en effet, les contenus documentaires sont sans importance. La valeur d’usage du document, son caractère d œuvre singulière, s’efface au profit de sa valeur d échange, de sa qualité de chose mobilière, vouée au « flux » et à la « destruction ». L’indifférence aux contenus ne dérive donc pas d’un relativisme mal assimilé ; il s’agit d’un credo : pour qu’il y ait « flux », reproduction ininterrompue et élargie du cycle acquisition/usage/destruction, il faut que les œuvres perdent leurs qualités intrinsèques, qu’elles s équivalent, autrement dit qu’elles soient métabolisées en marchandises. Subsumée dans le support, ce qui est sans valeur parce que dégradable et substituable, une œuvre ne se distingue plus ; on peut s’en séparer sans état d âme ; symboliquement, c’est de la merde. Opposer L’imprécateur à 99 francs, la démarche d’Elise Caron à celle de Norah Jones, l œuvre de Benoît Jacquot à celle de Luc Besson n’a par conséquent aucun intérêt et surtout aucun sens. Il ne s’agit pas de juger (ce que le discours modernisateur revendique comme une grande avancée morale et conceptuelle) et encore moins de hiérarchiser[10] ; l’essentiel c’est que « ça rentre » et que « ça reparte », c’est-à-dire que les documents trouvent leur place dans le processus physico-chimique d’ingestion et d’excrétion.

Quelles sont les conséquences de la mue sur la conception et l’exercice du métier ?

L’imaginaire scatologique, ai-je souligné plus haut, c’est la forclusion des besoins (sans jeu de mots), c’est-à-dire de la question du sens (pourquoi une bibliothèque ? Pourquoi une collection ? Pourquoi telle œuvre plutôt que telle autre ?). La fin retranchée, ne restent plus que les moyens : l’univers des objets sans qualité, équivalents dans leur insignifiance, interchangeables, « fugaces » et dont la bibliothèque, ce grand tube digestif[11] , assure le transit. On saisit alors l’importance capitale de la mesure dans cet univers du même et de « l éphémère » : la maîtrise des « flux », c’est-à-dire du quantifiable, impose en effet la mise en place de méthodes de calcul et d’outils statistiques. Toute l’activité de la bibliothèque est ainsi soumise par nécessité à la loi du chiffre. C’est le règne du tableur, de l’organigramme, des indicateurs de performance, du réel modélisé, de la classification maniaque, du dénombrement insensé, de la vérification obsessionnelle. La vision comptable et les problématiques gestionnaires remplissent et bornent l’imaginaire professionnel[12] .

Quant au bibliothécaire, que devient-il ?


Voici : dans un univers régi par le « flux » et l’ « utile », il « prescrit ce qui est attrayant ». Sous une forme involontairement paradoxale (par définition, ce qui est attrayant n’a pas besoin d être prescrit, parce que la séduction opère d’elle-même), l’assertion exprime la superfluité de la médiation, qui constituait jusqu’alors le cœur du métier. L’intermédiaire entre l œuvre et le lecteur se justifie en effet par la transmission ou le signalement d’un contenu. Là où la mise en relation entre le produit et le consommateur est immédiate – parce que soumise aux lois du marketing efficace -, le tiers est inutile. Le bibliothécaire devient alors un professionnel en charge de gérer un « hangar de stockage », de son alimentation en documents jusqu’au au moment où il faut les chier. (La polémique récurrente au sujet des best-sellers s éclaire ainsi d’un jour nouveau. Si ce type d’ouvrages est plébiscité par les modernisateurs et autres partisans de la « nouvelle bibliothèque »[13] , ce n’est pas dans un souci de démocratisation de la lecture, ou pour rendre accessible la bibliothèque à de nouveaux publics, mais parce qu’il satisfait mieux que tout autre à la logique comptable et aux fonctions excrémentielles qui la sous-tendent : on l’ingère vite, on le digère vite et on l évacue vite pour laisser place à un nouveau cycle, au rythme des stratégies éditoriales de l’industrie des biens culturels.)

La relation pédagogique qui s’instaure dans la médiation (orientation, conseil de lecture, prescription…) révèle pourtant bien autre chose qu’un rapport de domination, auquel la doxa modernisatrice la réduit[14] . L’enjeu n’est pas de jauger le goût des lecteurs à l’aune de la « culture légitime » (Bourdieu) pour le remodeler, et encore moins de réformer les individus (fantasme démiurgique des marchands qui, tout en prétendant répondre à ce que veulent les gens, entendent bien régir les comportements) ; mais de recevoir les attentes, les demandes, en ayant le souci de les contextualiser, de les replacer dans l’ordre de l’excellence dont la bibliothèque et par conséquent le bibliothécaire sont les garants[15] .

Ajoutons ceci : dans un monde où le fétichisme des traditions, le fantasme de l’homogène et le discrédit de la contestation sociale encouragent le repli sur les communautés narcissiques et la privatisation des existences, la médiation rappelle cette donnée anthropologique fondamentale : être en société, c’est être en permanence confronté à l’altérité. La raison d être et la dignité du bibliothécaire, c’est précisément d’offrir au lecteur la possibilité d’une auto-altération de soi, de forcer lui-même les horizons bornés de sa personne et de sa culture. Modestement, sans contrainte ni sentiment messianique, il incite à ne pas en rester à son quant-à-soi.

Cette occasion, il est fréquent que les lecteurs la saisissent, voire la provoquent. C’est une « demande » d’un autre type qui s’exprime alors, à laquelle il n’est pas étonnant que le discours modernisateur soit sourd : celle d’un échange substantiel (d’idées, de points de vue, de sentiments, de références, de repères), dont l œuvre est l’objet ou le prétexte – le contraire de la communication fonctionnelle, théorisée par les modernisateurs de la profession (« satisfaire les demandes du public », point) et qui alimente les « phantasmes » des zélateurs d’un monde intégralement privatisé, composé de monades narcissiques et autosuffisantes[16] .

En gestation depuis l’apparition des médiathèques, ce modèle de bibliothèque est porteur d’une tout autre « violence symbolique » (ibid.) que celle que le discours modernisateur attribue, par ignorance et présomption, à la médiation et à la prescription. Essayons, pour terminer, de la mettre en évidence.

Le gouvernement par le désir

Dans le monde du contrôle total et de la gestion rationnelle que tendent à devenir les bibliothèques, ce ne sont pas seulement les documents qu’on réduit au rang de choses sans valeur et comptabilisables mais encore les gens eux-mêmes. Pour rendre compte de ce processus de réification, il faut partir du fantasme d’hégémonie sociale qui agite la profession depuis la création des médiathèques : « Le bibliothécaire (…) ne sera heureux que lorsque toute la population qu’il dessert viendra consulter »[17] - où l’on voit bien s’exprimer, soit dit en passant, l’inversion évoquée plus haut : dans cette configuration de l’imaginaire professionnel, la bibliothèque n’existe pas pour satisfaire les besoins des individus ; ceux-ci sont, à l’inverse, des faire-valoir sommés de répondre au désir du bibliothécaire.

Que le fantasme des modernisateurs se heurte à la résistance du réel ne l’empêche pas d être opérant et de commander aux orientations nouvelles qui régissent désormais la profession. L’ « usager » se méfie en effet des imitations et on ne la lui fait pas : tant qu à fréquenter les supermarchés, il opte pour les vrais, ceux qui lui promettent d’obtenir « tout, tout de suite » et tiennent parole. D’où, dans le métier, les lamentations récurrentes au sujet du faible « taux de pénétration » des bibliothèques dans la population et la conversion fervente, massive, assumée et officielle aux méthodes de marketing qui ont fait leur preuve dans le secteur marchand.

De quoi s’agit-il ? Les modernisateurs ont compris que, pour attirer l’ « usager », il fallait s’occuper non pas du contenu mais du contenant : soigner l’accueil, miser sur le confort et l’environnement high tech, climatiser les espaces, multiplier les services annexes, etc. ; en somme faire de la bibliothèque un lieu essentiellement attrayant et convivial[18] . Sur le modèle des supermarchés où tout est pensé en vue de créer une ambiance propice à la consommation, à l’achat impulsif, la médiathèque tend à privilégier un mode subliminal de communication : enivrer les sens et toucher l’affectif[19] . « Heureuse révolution [des] épiceries » ponctue Dominique Lahary, encore une fois sans mesurer la portée de son propos.

Décidons (pour me faire plaisir) que cette lecture du fantasme des modernisateurs (solliciter les affects de l’ « usager ») est juste. On dispose alors de l élément pertinent permettant de rendre raison de la conception scatologique de la lecture publique, c’est-à-dire d’expliquer non plus ce qu’elle est (ses caractères, ses présupposés) mais sa visée sociale.

S’il faut parler de « révolution » pour désigner ce qui s’apparente plutôt à une involution, cela tient à ce qui vient d être dit : la médiathèque s’adresse consciemment[20] à l’inconscient de l’ « usager » ; elle vise ses désirs, travestis en besoins – sans qu’on sache si le travestissement est intentionnel (le langage des modernisateurs est un langage orwellien) ou s’il procède de la confusion des notions[21] . Etayée sur les désirs, par nature impératifs et insatiables, la médiathèque se transforme ainsi en machine à jouir, au sens fort : dès lors qu’on lui fait savoir que la bibliothèque existe pour « satisfaire les demandes », comment l’usager, déjà mis en condition par le faste de l’environnement, ne serait-il pas habité par le sentiment de toute-puissance qui accompagne la certitude infantile que ses désirs seront toujours satisfaits ? Cela, elle ne peut le faire qu’en renouvelant incessamment les sources du contentement et de l’agrément de l’ « usager », autrement dit en dilapidant, selon les modalités d’un protocole rationnel (i.e. désherbage), les produits que l épuisement du plaisir a rendu obsolètes.

L économie de la destruction, ou encore la « destruction purement somptuaire »[22] à quoi se ramènent l’activité et la raison d être de la bibliothèque moderne, s’apparente ainsi au gouvernement par le désir : « satisfaire les demandes », qu’est-ce d’autre sinon l’identification et la captation des désirs, ce qu’il y a de plus manipulable en l’homme ? Penser en stratège du marketing, qu’est-ce d’autre sinon envisager l’ « usager » en tant que « cible », monade pavlovienne toujours prévisible et prompte à saliver au moindre stimulus provoqué par le renouvellement du « packaging » ?[23] C’est donc un lien de dépendance qui se tisse entre l’ « usager » et la bibliothèque, une relation d’emprise qui s’instaure sans dire son nom et dans le vide laissé par l’effacement de la question du sens -soit le mode d’imposition et d’exercice du pouvoir prôné par les théoriciens de la nouvelle « gouvernance » des sociétés oligarchiques-marchandes[24] .

Je conclus par la formulation d’un problème passionnant qui pourrait intéresser la recherche sur les bibliothèques si elle se consacrait à autre chose qu à des broutilles ou à la mise au pas des esprits[25] : comment en est-on venu à substituer un idéal de normalisation par le management des désirs et la consommation des loisirs culturels à une conception éducative et politique de la bibliothèque, censée promouvoir l’autonomie de la personne et une société autonome ? La réponse à la question, sur laquelle s’articule un ensemble d’interrogations connexes - quels enjeux recouvre la notion conventionnelle d’action culturelle ? Quelle place tiennent les fantasmes (désir de domination des managers, représentations de l’ordre social juste…) dans l’idéologie modernisatrice ? etc… - passe par la connaissance et la compréhension du rôle des acteurs de la modernisation des bibliothèques. La biographie collective des pionniers de la bibliothèque moderne - la trajectoire intellectuelle, politique, professionnelle de ces hommes et de ces femmes (encore en poste pour la plupart) qui, sans solution de continuité, ont été les acteurs et les fossoyeurs des luttes sociales et politiques des années 1960-1970 - nous en apprendrait en effet beaucoup sur nous-mêmes. Beaucoup plus que les travaux inconsistants, les missels du management et la pseudo-critique qui tiennent lieu de pensée et détiennent désormais le « monopole de la parole légitime » (Bourdieu, une fois de plus)[26] .

 

 


Notes




[1] D. Lahary, biblio.fr, 17 septembre 2007 (lorsque les citations ne sont pas suivies d’appel de note ou d’un nom entre parenthèses, elles sont extraites du message de D. Lahary).

[2] On trouve dans le texte de D. Lahary une idée intéressante, celle de conservation partagée, mais elle est sans rapport, voire en contradiction avec le reste. (Sur le désherbage comme dimension de la politique documentaire, se reporter aux travaux de Bertrand Calenge.)

[3] J. Muller, J.-M. Muller, Le management du personnel en bibliothèques. Paris, Le Cercle de la Librairie, 2001, p. 19.

[4] Pour autant, l’agrément, le divertissement ont leur place en bibliothèque, et pas seulement parce que le plaisir est une dimension de l’acquisition des connaissances et de la réflexion qui l’accompagne. Je ne développe pas ce point.

[5] Une manière de dire que la bibliothèque doit clairement se situer dans une logique de l’offre et de la prescription. Ce point est abordé rapidement plus loin, mais posons dès maintenant ceci : prescription n’est pas synonyme d’omniscience, d élitisme et d’infatuation, pour la raison que chacun sait : le savoir rend modeste, ne serait-ce que parce qu’il s’accompagne nécessairement de la conscience de ses limites. S’il y a bien une exigence dans la prescription, elle concerne non pas les lecteurs mais les personnels ; car on conçoit aisément ce que prescrit au bibliothécaire l’acte de prescrire : la connaissance des contenus. De ce point de vue, la vacuité de la formation professionnelle, vampirisée par le management et la communication, constitue un efficace empêchement.

[6] « Chaque bibliothèque visible (les rayons en libre accès tels qu’ils sont garnis à un moment donné) n’est jamais qu’une proposition de lecture fugace, qu’un facétieux concours de hasards et de volontés[,] change à chaque instant. » On peut se demander à quoi sert le catalogue. Avec la notion de collection, c’est l’idée même de politique documentaire qui est liquidée (voir comment P. Bazin, de son côté, s’en charge dans « Trois hypothèses sur les bibliothèques », blog de Livres-Hebdo, 19 juillet 2007).

[7] Non pas un tout organique et harmonieux mais ouvert et conflictuel, car il n’y a ni clôture (des) ni unité dans les arts et les savoirs (sauf la volonté de comprendre et de créer).

[8] On n’appelle pas un croyant un usager de l église, ni un sportif un usager du gymnase, ni un prisonnier un usager de la maison d’arrêt, ni un élève un usager de l école. Pourquoi l’usager a–t-il donc relégué le lecteur ? La disqualification de l’acte de lire (après tout, en bibliothèque, on ne lit pas seulement les livres, mais aussi les images et parfois même la musique) accompagne logiquement l évidage de la notion de besoin.

[9] On pourrait traduire packaging (emballage) par conditionnement, dont le double sens synthétise les deux caractéristiques du discours modernisateur : nihilisme (indifférence aux contenus, i.e. absence aux valeurs) et conformisme (adhésion à ce qui est là, « simplement parce que c’est là » (Castoriadis) – ce que certains expriment avec un enthousiasme déconcertant : « La bibliothèque prend acte de la réalité et s’y plie » (C. Poissenot, « La bibliothèque lieu de détente des salariés », http://penserlanouvellebib.free.fr/, 20 octobre 2007).

[10] Ainsi cette apologie du nihilisme (au sens de Nietzsche) : « (…) il faut conserver tous les titres sans jugement de valeur (…). » Rappelons cette banalité de base : constituer, renouveler, valoriser, conserver une collection, c’est séparer, trier, hiérarchiser, autrement dit juger.

[11] A voir se multiplier les analogies entre la chimie intime et la bibliothèque, on en déduirait presque que je suis un polisson. Je ne fais pourtant que répéter, en essayant de leur donner un sens, les tics du discours modernisateur où prospère la métaphore biologique. Il serait fastidieux d’aligner ici les références. Je me contente de renvoyer à deux documents. Le premier est emblématique ; il s’agit des « Cinq lois de la bibliothéconomie » de Ranganathan (1966), dont la cinquième énonce : « Une bibliothèque est un organisme qui grandit et se renouvelle » (parfois traduite ainsi : « Une bibliothèque est un organisme vivant »). Le second est une anticipation de la bibliothèque du futur, sorte d ébauche d’utopie totalitaire (voir J.-F. Jacques, « Les bibliothèques du 21ème siècle, un paradis public ? », BIBLIOthèque(s) n°15, juillet 2004, p. 68-69).

[12] Il existe sur le sujet une littérature hyper-techniciste dont T. Giappiconi a fourni le modèle inégalé. Sa lecture est pleine d’enseignements. On peut aussi s’instruire en écoutant parler les chefs.

[13] « Penser la nouvelle bibliothèque », site de Claude Poissenot, sociologue (http://penserlanouvellebib.free.fr/).

[14] Après une lecture hâtive (et délibérément tronquée) de la sociologie de Bourdieu.

[15] Si médiation il y a, c’est bien la médiation d’un contenu. Par conséquent, la compétence première du bibliothécaire, c’est son érudition. A sa façon, et dans des domaines nécessairement restreints, il est un savant ; s’il ne l’est pas, il doit le devenir. En d’autres termes, la question de la « violence symbolique » (qu’il ne s’agit pas de nier), croquemitaine du discours modernisateur, ne porte pas sur les compétences exigibles d’un bibliothécaire mais sur la manière dont il en (més)use. Lorsque je fais appel au plombier, je ne trouve pas outrecuidant son savoir et son savoir-faire qu’au contraire je requiers. Lorsque je vais chez le médecin, j’attends de lui un diagnostic informé. Lorsque je vais chez le bibliothécaire, j’ai pareillement recours à son savoir et à ses compétences techniques. Il n’est pas ici question de préséance : la familiarité du bibliothécaire avec un ou plusieurs domaines de la culture (en aucun cas exclusive de celle du lecteur) entre dans la définition de sa fonction.

[16] « Le jour où nos bibliothèques se seront transformées en grand hangar de stockage avec un service d’envoi chez les particuliers ; la réservation ayant été faite en ligne – est l’un de mes grands phantasmes. » Pour la gouverne de l’auteur de cet aveu, que D. Lahary cite à l’appui de son propos, signalons que son « phantasme » est déjà réalité pour les millions de « particuliers » utilisateurs d’amazon.com.

[17] M. Melot, La sagesse du bibliothécaire. Paris, L œil neuf, 2004, p. 97.

[18] Précision pour celles et ceux qui feraient semblant de ne pas comprendre : je ne dis pas que les lecteurs doivent être maltraités et s’asseoir sur des planches à clous, mais que le discours modernisateur a substitué les moyens aux fins, le comment au pourquoi.

[19] Il est inutile d’insister davantage sur l’affinité entre cette vision de la bibliothèque et l’imaginaire des marchands. L’ayant fait ailleurs, je me contente de renvoyer au texte de D. Lahary dans lequel cette filiation est à la fois revendiquée et involontairement exprimée (par exemple ce lapsus : « argumentaire » employé pour « argumentation »).

[20] Dans la novlangue giappiconienne : « stratégiquement ».

[21] A titre d’exemple, cette interdiction de penser ce qu’est un besoin : « Les tentatives de classement des « besoins » humains en niveaux (…) manifestent une évidente difficulté à constituer des classes homogènes, et même à préciser ce que l’on estime être un « besoin essentiel ». Le besoin d’information, comme tout autre besoin, vit logiquement de cette dualité entre le nécessaire et le superflu, l’objectivité et la subjectivité du manque. » (O. Rionset, « La notion de « besoin d’information » dans les archives ouvertes du CNRS (Archivesic) » dans Information : besoins et usages, 17 mars 2006, http://infocom.u-strasbg.fr/~thematic/actes.html)

[22] M. Mauss, « Essai sur le don » dans Sociologie et anthropologie. Paris, PUF, 2001, p. 152.

[23] En ce sens, « satisfaire les demandes », ce n’est pas prendre en considération la diversité mais à l’inverse, après avoir atomisé le social en l’infinité des désirs, bâtir le monde unidimensionnel des existences privatisées.

[24] Dans la novlangue giappiconienne : « démocratiques ».

[25] Dans les bibliothèques, la sociologie – celle des sociologues de profession (sauf notables exceptions) comme celle infusée dans les stages de (con)formation – assume la fonction de la psychologie dans les entreprises : celle d’instrument de la propagande du pouvoir, en charge de faire intérioriser aux salariés les nouvelles règles du jeu.

[26] Travaux inconsistants : la plupart des mémoires de l’ENSSIB sanctionnant le diplôme de conservateur (dont beaucoup sont la resucée des manuels de bibliothéconomie). Missels du management : les publications des éditions du Cercle de la Librairie. Pseudo-critique et vraie propagande nihiliste : la production des Poissenot, Jacques, Giappiconi, Bazin (liste non exhaustive), ainsi que celle des technomanes. Parce qu’il aborde la question soulevée, j’ajoute ce monument de la pensée tautologique : D. Lahary, « Le fossé des générations. Cinq générations de bibliothécaires », BBF, 2005, n°3, p. 30-45).


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